LUCY

     Le célèbre australopithèque afarensis a été découvert le 30 novembre 1974 par Donald Johanson et Yves Coppens. C'est dans la vallée de l'Omo, près du petit village de Hadar au sud de l'Éthiopie, que ses cinquante-deux os ont été retrouvés. Ils dateraient

d'au moins trois millions d'années, et auraient appartenu à une jeune fille morte vers vingt ans, vivant dans la savane qui, aujourd'hui, n'est plus qu'une vallée aride et desséchée.

     Ce sont les exceptionnelles qualités du sol de cette région de l'Afrique qui ont rendu possible une telle découverte : dès 1959, les anthropologues Richard et Mary Leakey avaient commencé de sonder cet endroit, et de mettre à jour le fabuleux gisement anthropologique qu'est l'est de la vallée du Rift. Cette grande faille traverse l'Afrique du Nord au Sud, et se prolonge vers le Moyen Orient via le cordon montagneux du Levant. Les conditions de température et d'humidité que son apparition a entraînées dans cette région sont idéales pour la conservation des os, et expliquent que le site reste jusqu'à nos jours si prolifique.

     Lucy mesurait près d'1,10 mètre, et devait peser environ 25 kg. De petite taille, donc, elle avait aussi un petit crâne, et donc un petit cerveau de moins de 400 cm3. L'étude de ses os infirme l'opinion dominante à la fin du XIXème siècle, et défendue par d'aussi éminents savants que M. Boule, qui portait sur les australopithèques ce jugement : «leurs débris osseux rappellent plutôt ce qu'on constate dans un dépôt purement géologique de mammifères fossiles que la manière dont se présentent les découvertes de squelettes humains».

     Lucy et ses congénères étaient bien des bipèdes, et les clichés littéraires qui les concernent, issus des vieux fonds de la culture 

classique, ne devraient plus perdurer plus longtemps dans l'opinion commune. La position du crâne sur la colonne vertébrale, la courbure de celle-ci et l'orientation du fémur sont les preuves de cette bipédie. Le bassin, assez large et un peu haut, donc susceptible de porter le haut du corps, en est une autre, même si sa forme très ouverte laisse supposer une démarche plutôt ondulante, avec un large déhanchement.

     Cependant elle n'était pas du tout incapable de se déplacer par brachiation, c'est-à-dire par balancement de branche en branche, avec les bras, comme certains singes actuels : Yves Coppens en veut pour preuve le genou de Lucy, qu'il a donné pour titre à l'un de ses livres les plus célèbres (Yves Coppens, Le genou de Lucy, éditions Odile Jacob, 1999). D'après lui, ce genou «ressemble à celui d'une arboricole. Son articulation a une grande amplitude de rotation qui lui permet de s'orienter dans les trois dimensions de l'espace quand elle va d'une branche à l'autre.»

     Plus intéressante encore est la question du rapport entre Lucy et l'Homo Sapiens Sapiens que nous sommes : Lucy est-elle notre ancêtre ? Longtemps les préhistoriens ont pensé que oui, alors même qu'Yves Coppens a toujours répondu à cette question par la négative. Il semble aujourd'hui que ses arguments aient fini par convaincre la majorité des chercheurs, ralliés à son opinion : là encore, la réponse nous vient du genou de Lucy. Le fait justement qu'il montre un reste de brachiation, alors qu'à la même époque l'australopithecus anamensis est déjà uniquement bipède, fait d'elle un ancêtre du genre humain fort improbable.